Back to top

Et si nos supérieurs faisaient fausse route?


Par Denise Ouellet travailleuse sociale
Catégorie(s) : Paroles de membres

Photo: Shutterstock

J’aurais pu aussi intituler ce texte La privatisation tranquille des services aux aînés, mais ça faisait trop sérieux et j’aurais eu l’impression de faire référence à la «Révolution tranquille». En fait, il est évident qu’il y a accélération de la privatisation du réseau de la santé et des services sociaux, et les premiers à en faire les frais sont sans conteste nos aînés.

Tout d’abord les faits: il y a quelques années, avec l’avènement des entreprises d’économie sociale, nous avons vu partir un grand pan des services offerts par les auxiliaires familiales des CLSC vers ces organismes, notamment l’aide au ménage et l’aide à la préparation des repas. À partir de là, comme travailleuses sociales, nous avons vu les aînés faire part de leur insatisfaction face à la perte de personnes significatives pour eux. Nous avons eu beau débattre avec nos supérieurs, rien n’y fit et ces services ont été transférés à une entreprise privée. Nous avons donc perdu un service de proximité, car les auxiliaires du réseau étaient nos yeux et nos oreilles; elles étaient en mesure de nous faire part de choses qui n’allaient pas chez nos aînés. Le personnel des entreprises d’économie sociale ne nous est pas accessible et le roulement de personnel est vraiment important. Il n’y a donc plus de service de proximité, ni pour nos aînés ni pour nous.

 

La performance se mesure en nombre de dossiers…

Puis, refusant d’embaucher des auxiliaires familiales pour répondre aux besoins grandissants de nos aînés et à l’augmentation du nombre de personnes en perte d’autonomie, plusieurs services d’aide, dont les soins d’hygiène, ont été transférés à des agences privées qui ont pour objectif premier d’être rentables et de générer des profits. Leurs employés sont mal payés, le roulement est important et nous n’avons plus personne pour nous parler de la situation des aînés à domicile. Ce qui nous oblige à être en contact plus constant avec nos usagers, mais comme il faut être performantes et que la performance se mesure en nombre, nos supérieurs ont jugé bon d’augmenter nos charges de cas.

Tout le monde est au courant que la population d’aînés augmente, et ce, depuis au moins quelques décennies. Malgré cela, des lits dans les CHSLD ont été fermés et transférés à des promoteurs privés. Dans ces résidences, le réseau paie pour les professionnels, assume une partie des frais d’hébergement des aînés, une partie du coût de l’hypothèque des bâtiments, mais laisse l’entière responsabilité des soins aux aînés aux promoteurs privés. Encore une fois, les soins sont donnés par du personnel sous-payé et il y a un taux de roulement impressionnant dans ces résidences. Malgré la surveillance offerte par les professionnels, il s’y passe des choses pas toujours adéquates, mais les cadres qui supervisent le tout font peu de cas de la qualité des services offerts et peuvent même, à l’occasion, fermer les yeux sur des situations d’abus. J’en ai moi-même été témoin. Situation déclarée à mon supérieur qui a préféré ne pas relever «l’incident» pour éviter d’entacher «ses bonnes relations avec le promoteur».

 

Travailleuses sociales transférées en GMF, mais non remplacées en établissement

Dernièrement, nous avons appris que certaines travailleuses sociales en CLSC sont transférées en GMF. Toutefois, ce personnel n’est pas remplacé dans l’établissement; nous y perdons au change, car les personnes qu’elles verront seront des patients des médecins et uniquement sur recommandation des médecins. Ces transferts sont en cours depuis environ un an. Pour assumer ces services dans les GMF, nos supérieurs ont cru pertinent de fermer des sites d’accueil psychosocial où quiconque en sentait le besoin pouvait se présenter.

L’an dernier, notre CIUSSS a cru bon donner l’argent du maintien à domicile à des propriétaires privés en échange de quoi ils offriraient des services d’hygiène, de repas et feraient la distribution de médicaments aux aînés. Tout ça, grassement payé et ces propriétaires de résidences embauchent très peu de nouveau personnel; les préposés sont de plus en plus surchargés et ils ne sont plus en mesure d’offrir des soins de qualité aux aînés. Encore une fois, nous perdons contact avec nos usagers et il n’y a aucun suivi demandé de la part de nos supérieurs, malgré les fortes sommes investies par le réseau. Si l’aîné n’est pas satisfait des services, il n’a nulle part où porter plainte car ces services ne dépendent pas du réseau. S’il en informe sa travailleuse sociale, elle n’a pas non plus le pouvoir nécessaire pour que des correctifs soient apportés. Nos aînés craignent de dénoncer des situations, car ils sont seuls à domicile avec la personne dont ils se plaignent.

La dernière trouvaille de nos supérieurs, je vous la donne en mille: transférer des travailleuses sociales du maintien à domicile vers les résidences privées pour personnes âgées. Eh oui, des travailleuses sociales et des infirmières sont transférées dans ces résidences privées afin d’offrir un service de proximité (sic). Comme on pouvait s’en douter, ce personnel ne sera pas remplacé dans les CLSC. Le tiers de notre équipe ira vers ces résidences au détriment des aînés qui vivent à domicile et qui sont souvent les plus vulnérables. Elles devront négocier avec les propriétaires privés pour qu’on respecte la confidentialité des dossiers des usagers, on leur demandera de s’assurer que Madame ou Monsieur Untel ne revienne pas à son appartement, car son état de santé est trop précaire. Devront-elles se substituer à la Régie du logement pour expulser de son logement, contre son gré, un aîné malade? On nous faisait déjà ce type de demande et nous n’y allions pas si souvent; imaginez lorsqu’elles seront sur place pendant toute la journée. En plus, par souci d’efficience, toutes les travailleuses sociales intervenant auprès de la clientèle de ces résidences privées devront obligatoirement transférer les dossiers aux personnes qui iront travailler dans ces résidences. Il y a de plus en plus de perte de sens du travail que nous faisons auprès des usagers. Pourtant, nous sommes bien plus que des gestionnaires de services; nous sommes souvent des confidentes, personnes-ressources, supports, voire même des alliées.

Les motifs invoqués par nos supérieurs pour apporter toutes ces modifications au fil des années: l’efficience! Une efficience qui coûte cher aux payeurs de taxes, aux aînés et au réseau, une efficience qui nuit au bien-être et à la sécurité de nos aînés, une efficience qui se fait au détriment de notre code de déontologie et qui nuit grandement à la sécurité du public et à la qualité des soins offerts.

 

Et si nos supérieurs faisaient fausse route?

Et si l’efficience passait par la création de liens étroits entre les usagers et le personnel du réseau? Et si l’efficience c’était d’assurer la stabilité des relations entre le personnel du réseau et les usagers? Et si l’efficience était d’assurer le bien-être et la sécurité du public en prenant le temps d’analyser ce qui est fait plutôt que de courir comme des poules sans tête? Et si l’efficience était de prendre le temps d’étudier les nouveaux projets afin de s’assurer qu’il n’en coûtera pas plus cher pour une qualité moindre?

 

Que pouvons-nous faire comme travailleuses sociales? Dénoncer!

Dénoncer cette multitude de projets plus ridicules les uns que les autres et accepter que nos supérieurs nous qualifient de «résistantes aux changements». Oui, chers supérieurs, je résiste aux changements lorsqu’ils n’ont aucun sens et qu’ils ne respectent pas la dignité de nos aînés. Eh oui, chers supérieurs, je vais continuer de résister à ces changements qui n’apportent rien de plus aux usagers du réseau, qui coûtent cher aux contribuables et qui, à la limite, me mettent à risque de ne pas pouvoir respecter mon code d’éthique professionnel. Je vais résister parce que j’ai une responsabilité envers les personnes que je sers et que je considère qu’elles ont besoin de protection, car elles sont dans une période vulnérable de leur vie. Je vais résister parce qu’il est de ma responsabilité de protéger les usagers contre les abus administratifs dont ils sont victimes. Ils ont droit à des services de qualité, de continuité et en toute sécurité. Ils ont le droit de savoir qui ira chez eux pour les soins, ils ont le droit de créer des liens significatifs avec les intervenants et ils ont le droit de ne pas toujours avoir à recommencer à faire confiance.

 

Denise Ouellet, travailleuse sociale, qui aime son travail et sa profession par-dessus tout!

- - -
| 2308
Partager

Autres articles qui pourraient vous intéresser:

Il y a plus de 40 ans, Michel Foucault mettait en lumière différents processus de contrôle social. Ses observations et constats sont-il toujours d'actualité? Sylvain Blais, T.S., propose une réflexion sur l'évolution de cette régulation et plus spécifiquement sur la manière dont elle s'exerce aujourd'hui dans le domaine de la santé mentale.

Rencontre entre deux travailleurs sociaux; l’un qui pratique dans le réseau de la santé et des services sociaux dans l’est de Montréal et le second dans le secteur ouest.

En travail social, où s'arrête le compliqué et où commence le complexe? Comment ces dimensions se traduisent-elles en déficience intellectuelle et en autisme? Et quel avenir pour la profession? Sylvain Blais, T.S., y réfléchit en se basant sur l'œuvre d'Edgar Morin, sociologue et philosophe.

Les auteurs rappellent l’importance des services de proximité; ces grands oubliés de la réforme. Ils présentent les risques inhérents à une vision médicale de la santé et font état de la démobilisation des intervenants. Finalement, ils plaident pour un retour à un équilibre des forces, au bénéfice des communautés.

Favoriser la résilience est un devoir, mais celle-ci a un coût et exige des ressources. En travail social, dans un contexte de restrictions et de contingences, elle doit s’appuyer sur des moyens et des stratégies favorisant l’émergence de tuteurs et d’organismes de résilience.