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La résilience et l'intervention psychosociale


Par Sylvain Blais T.S.
Catégorie(s) : Paroles de membres

La notion de la résilience à travers les livres de Boris Cyrulnik, éthologue, neuropsychiatre, psychanalyste et écrivain français, a connu un essor considérable dans les dernières années. Ses travaux et ses conférences ont porté sur les traumatismes les plus profonds vécus par l’être humain.

À quel point les mots de la résilience ont obtenu un écho sur le terrain, dans nos pratiques professionnelles? Encore maintenant, nous découvrons des formations institutionnelles sur le stress post-traumatique qui tiennent sous silence les raisonnements de Boris Cyrulnik. La résilience, absente sinon proscrite dans certains courants de pensée et trop souvent utilisée dans le sens commun, doit occuper un espace dans le champ de la déficience intellectuelle et de l’autisme, car ceux que nous accompagnons connaissent l’adversité à notre ressemblance. Celle-ci touche aussi les parents lorsqu’ils apprennent le diagnostic de leur enfant où certains surmonteront le choc alors que d’autres porteront le deuil toute leur vie.

Au malheur, nul n’est exclu

L’origine du terme résilience provient des sciences physiques, soit la capacité du métal à reprendre sa structure initiale, après avoir été modifié. Résilience qui signifie en latin (resilio), rebondir, rejaillir. Emmy Werner, psychologue, sur la base d’une étude longitudinale, portant sur des enfants de milieux défavorisés, transposa le concept en intervention. Ceux qui, malgré les traumatismes de l’enfance, en sortirent relativement indemnes avec des personnalités saines furent ainsi nommés, les résilients.

La déficience intellectuelle et l’autisme présentent mille et un visages et nul ne connaît le trajet et le point de chute de la foudre qui frappe. La violence et l’agressivité dans la société dans laquelle nous vivons ne procèdent à aucune exclusion. Parmi les personnes auxquelles le travailleur social est assigné, certaines ont subi de la maltraitance, ont vécu l’isolement, ont été battues physiquement, ont été agressées sexuellement, davantage fragiles par leurs vulnérabilités, par leurs difficultés à tracer des frontières. À ces traumatismes, on doit ajouter les affres de l’intimidation, la tenue des propos dénigrants sur eux, parfois exprimés par des membres de leur propre famille. Tout n’est pas rose dans le monde de la différence où la méconnaissance persiste et continue de créer des inégalités!

Les fausses croyances véhiculées envers les personnes ayant un diagnostic de déficience intellectuelle et d’autisme, sous-entendent qu’ils sont imperméables aux épreuves de la vie et incapables d’introspection, contribuent à les rejeter de l’univers de la souffrance. Ces perceptions expliquent en partie pourquoi il se révèle difficile de leur obtenir des services dans les programmes de santé mentale, au-delà du manque de ressources. Trop souvent, on présume sans valider et on juge sans évaluer.

Afin qu’ils puissent surmonter les traumatismes vécus et l’exclusion en traversant le pont qui mène à une existence plus sereine et active, d’autres voies existent pour contrer la fatalité. Certains résilients trouveront en eux-mêmes les capacités de trouver un sens à leur existence, à se réaliser et à participer à des activités sociales gratifiantes.

Pour la plupart cependant, dans la réalité de nos suivis, nous observons qu’ils ont rencontré dans leur parcours de vie au moins une personne significative, nommée tuteur de résilience ou de développement. En psychosocial, nous cherchons continuellement la présence dans la communauté de ces tuteurs, de ces organismes de résilience par lesquels tout devient possible.

Tuteurs (et organismes) de résilience recherchés

On a peu écrit spécifiquement sur la réalité des tuteurs de résilience. Jacques Lecomte dans « La résilience après maltraitance, fruit d’une interaction entre l’individu et son environnement social » (cf. Cahier de psychologie politique, « Violences privées, violences publiques, violences sociales », no. 9, janvier 2006) » en décrit certains traits comme l’empathie, l’affection, l’action de s’intéresser aux côtés positifs de l’autre, etc.

Carl Rogers, à travers son approche humaniste, basée sur l’écoute active, identifie une des caractéristiques essentielles du tuteur de résilience, qui se situe au cœur de sa pensée, l’acceptation inconditionnelle de l’autre. Dans les interventions, elle nous apparaît incontournable. En déficience intellectuelle et en autisme, les imposteurs sont rapidement découverts.

Être tuteur de résilience, devenir une personne signifiante pour l’autre n’est pas chose facile, car cela implique un engagement. Pour nous, ce sont des héros obscurs, héros sans médailles qui vont permettre à ceux et celles qui portent des blessures non cicatrisées, de les transcender (non à les oublier) à vivre (et non à survivre) malgré l’adversité, et à connaître le « voilier qui se nomme Désir » (Henri Laborit). Constatons qu’ils deviennent rares comme les métaux précieux, qu’on en vient à croire qu’ils sont en voie de disparition.

Où sont passés les tuteurs de résilience face aux familles disloquées, aux parents parfois eux-mêmes carencés, aux enseignants souvent dépassés par la réalité des classes trop nombreuses, au réseau social fracturé, aux organismes communautaires aux prises avec des contingences financières toujours plus élevées et aux intervenants psychosociaux qui risquent d’être limités à des épisodes de services éphémères par l’insuffisance de ressources? En dehors du bénévolat et de certains groupes communautaires comme les organismes de parrainage (ex. : pour la région de Montréal, le Parrainage civique les Marronniers, le Parrainage civique de Montréal, ou plus orienté vers le sport, le programme de jumelage de loisirs intégrés du YMCA Hochelaga-Maisonneuve de Montréal) qui connaissent des difficultés de recrutement et qui ne peuvent plus répondre aux demandes, qui lèvera la main pour s’offrir comme tuteurs de résilience?

Qui comblera le vide d’une structure sociale effritée, parcellisée où la règle du chacun pour soi domine? Nous avons le devoir de nous consacrer à l’amélioration des institutions familiales et sociales. La résilience a un coût et elle exige des ressources. La pensée de la résilience en travail social dans un contexte de restrictions et de contingences doit s’orienter sur la recherche de moyens et de stratégies favorisant l’émergence de tuteurs et d’organismes de résilience.

La résilience ou l’anti-destin

Boris Cyrulnik, en conclusion de son livre « Un merveilleux malheur », souligne que nous devons changer notre regard sur la souffrance. « Un malheur n’est jamais merveilleux. C’est une fange glacée, une boue noire, une escarre de douleur qui nous oblige à faire un choix : nous y soumettre ou le surmonter » (Boris Cyrulnik, « Un merveilleux malheur », 1999). Dans le dictionnaire Larousse, l’anti-destin signifie « la totalité des forces qui, dans l’action humaine, s’opposent à la soumission passive à un destin ». L’intervention psychosociale contribue précisément à mettre en mouvement ces forces, cette puissance d’exister. 

Dans le conte d’Hans Christian Andersen, le « vilain petit canard » n’a pas réellement rencontré dans son périple un tuteur de résilience, hormis un paysan qui le libéra des glaces. Honni par les siens, par sa fratrie, par sa propre mère qui lasse, souhaite le voir loin, même par le chien du chasseur qui le rejette, il se transforme à la fin de l’histoire, en cygne majestueux. Hans Christian Andersen conclut que le vilain petit canard, découvrant sa beauté nouvelle dans le reflet de l’eau, accéda au bonheur. Suscitant l’admiration de tous, elle transcenda toutes les souffrances du passé. L’histoire aurait pu trouver un autre dénouement, une autre fin. À l’inverse, une seule obsession aurait pu l’envahir : celui de la vengeance. Tuteurs de résilience demandés, si vous ne craignez pas les contes de fées!

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